< Retour

Actualités

image description La restriction calorique agit-elle sur la longévité ou sur la mortalité ?
Les effets bénéfiques de la restriction alimentaire sur l’espérance de vie des animaux de laboratoire sont connus depuis plus de 60 ans. En effet, dès les années 30, des chercheurs anglo-saxons avaient montré que la réduction des apports alimentaires chez des rongeurs réduisait la fréquence des tumeurs apparaissant avec l’âge et augmentait leur espérance de vie. Depuis, ces expériences ont été reprises par de nombreux investigateurs qui ont pour la plupart confirmé ces résultats sur plusieurs espèces animales, de la mouche drosophile jusqu’aux mammifères et même très récemment chez le primate.

Il est couramment admis que ce type d’intervention réduit la mortalité des individus en ralentissant les modifications physiologiques liées à l’âge et ainsi leur probabilité de décès. Plusieurs mécanismes ont été invoqués à ce sujet dont les plus courants sont la réduction des dommages oxydatifs, la moindre accumulation de produits de glycation (AGEs) ou l’absence de modification de l’ADN. Dans cette hypothèse, la restriction calorique agirait sur la longévité des individus en retardant le moment où les premiers décès interviennent ce qui aurait pour effet d’augmenter en parallèle leurs espérances de vie moyenne et maximale. On assiste alors à un décalage vers la droite de la courbe de survie, sa forme restant identique. C’est effectivement ce type de modification démographique qui était rapporté dans la plupart des études expérimentales. Toutefois, quelques travaux récents ont montré, toujours sur des modèles expérimentaux de restriction alimentaire, que dans certaines conditions, il était possible d’augmenter l’espérance de vie moyenne des sujets sans modifier leur durée de vie maximale, ou d’accroître leur longévité maximale sans changer leur espérance de vie moyenne. Dans ces deux derniers cas, la forme de la courbe de survie était alors modifiée.

Ces observations nouvelles ont conduit deux équipes londoniennes à s’intéresser de plus près à l’effet de la restriction alimentaire sur la longévité et la mortalité des mouches drosophiles. Ce modèle expérimental est particulièrement propice à ce genre d’étude de par sa faible durée de vie, de l’ordre de quelques semaines, et son faible encombrement permettant de travailler sur un grand nombre de sujets, 7492 dans cette étude. Le protocole choisi par les auteurs était assez simple. Dans un premier temps ils ont réduit de 35% le contenu énergétique de la solution nutritive offerte à des drosophiles femelles à partir de l’âge adulte. Comme prévu, les auteurs ont bien observé un retard dans l’apparition des premiers décès et un allongement de l’espérance de vie des animaux. Dans un deuxième temps, ils ont réduit les apports caloriques des drosophiles alors qu’elles avaient été nourries à volonté pendant 14 ou 22 jours. Curieusement, ils ont observé dans les 48 h une réduction de moitié de la mortalité de ces individus. Le taux de mortalité a ensuite très rapidement rejoint celui des animaux qui avaient été restreints depuis le début de leur phase adulte. Des résultats similaires ont été obtenus chez les mâles. Ces données montrent ainsi que, chez les drosophiles, la restriction alimentaire aiguë réduit le risque de mortalité à tout âge. A l’inverse, lorsque les auteurs ont proposé un régime énergétique standard à des drosophiles qui avaient été restreintes pendant 14 ou 22 jours, leur taux de mortalité a augmenté dans les 48h pour atteindre celui des animaux nourris à volonté durant toute leur vie.

Le même type de protocole appliqué aux effets de la température sur la survie des drosophiles a donné des résultats tout à fait différents. Lorsque les drosophiles sont élevées à une température de 18 °C, elles vivent plus longtemps que celles élevées à 27°C et la pente des courbes de mortalité est modifiée. Lorsqu’on les fait passer de 18 à 27 °C en milieu de vie, leur espérance de vie demeure plus longue que celle des animaux qui ont toujours vécu à 27°C. De même, lorsqu’on les fait passer de 27°C à 18°C à 14 ou 22 jours, leur durée de vie est plus proche de ceux ayant été maintenus à 27 que ceux vivant à 18°C. Ces résultats suggèrent ainsi que la température jouerait sur les mécanismes intrinsèques du vieillissement, cumulatifs et irréversibles, alors que la restriction calorique agirait sur le risque de mortalité. Avec un raccourci un peu lapidaire, on pourrait dire que la température modifie la longévité des drosophiles alors que la restriction calorique agit sur leur mortalité.

Au-delà de l’élégance de la démonstration et de la nouveauté conceptuelle de cette approche, on peut s’interroger sur les applications de ces résultats chez les mammifères, voire même chez l’homme. La plupart des expériences faites chez les rongeurs montrent que les effets de la restriction alimentaire sur l’espérance de vie sont d’autant plus ténus que la restriction est commencée tard, ce qui va à l’encontre des données obtenues sur la drosophile. Chez l’homme, les effets d’une limitation des apports alimentaires sur la mortalité sont plutôt liés à des considérations de surcharge pondérale et d’obésité ou à l’inverse de sous-alimentation et de carences. Il n’en reste pas moins que les auteurs de cet article reposent de façon originale une question ancienne et que l’on croyait en partie résolue : ils ouvrent ainsi de nouvelles perspectives dans le domaine de la biologie du vieillissement.
Effet d’une restriction calorique aiguë sur le risque relatif de mortalité chez des mouches drosophiles nourries à volonté avec un régime standard.
  Passage du régime témoin à la restriction alimentaire
  Jour 14 Jour 22
Risque relatif de mortalité rapporté au groupe témoin 0,419 0,491
Publié en Novembre 2003
Auteur : B. Corman - , 
Références : Mair W, Goymer P, Pletcher SD, Partridge L. Demography of dietary restriction and death in Drosophila. Science. 2003; 301: 1731-1733.