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image description Quel est l’état de santé des « super-centenaires » japonais ?

Les centenaires sont de plus en plus nombreux dans tous les pays développés et constituent l’une des tranches d’âge connaissant la plus forte augmentation. Le Japon et la France sont parmi les pays les plus remarquables à cet égard. En 1960, on estimait le nombre de centenaires à 450 en France, ils ont probablement dépassé les 20 000 aujourd’hui. Depuis le début des années 60, les autorités japonaises ont de leur côté entrepris de répertorier et de suivre leurs centenaires : ils étaient 153 en 1963 et plus de 32 000 en 2007. Mais au delà de ces chiffres globaux, la catégorie dite des « super-centenaires », c'est-à-dire les personnes qui atteignent et dépassent 110 ans, constitue un sujet d’investigation particulièrement intéressant pour mieux comprendre les mécanismes du vieillissement ainsi que les clés du bien vieillir.

Toutefois, rares sont les études qui ont été consacrées au suivi d’une cohorte de centenaires jusqu’à leur décès. Aussi les données collectées par la préfecture d’Okinawa au Japon depuis 1976 sur toutes les personnes qui atteignaient l’âge de 100 ans sont tout à fait précieuses. Depuis cette date et jusqu’à fin 2007, 3768 centenaires ont été suivis grâce à une visite médicale annuelle incluant une évaluation de leurs performances fonctionnelles et de leur état psychologique ainsi que l’analyse de divers paramètres sanguins. Au total, 20 personnes disaient avoir passé l’âge de 110 ans et 15 avaient accepté de participer à tous les examens de santé. Après enquête et validation de leur âge, processus pouvant être long et complexe au Japon, seulement 12, 3 hommes et 9 femmes, ont rempli les critères requis d’inclusion.

Ces 12 personnes sont décédées entre 110 et 112 ans. Leur niveau d’éducation était très faible, se limitant à moins de 8 années d’école pour 11 d’entre eux. La plupart était restée dans leur famille jusqu’à 100 ans mais à 110 ans toutes les personnes sauf une vivaient en institution ou étaient hospitalisées. Il est frappant de constater que jusque l’âge de 105 ans, la grande majorité des participants n’avait manifesté aucun signe d’affection majeure, telle que coronaropathie, maladie cérébrovasculaire ou cancer. En revanche, près de la moitié d’entre eux souffraient de cataracte depuis plus de 20 ans et près d’un tiers avaient eu une pneumonie, affection considérée comme étant la première cause de décès chez les centenaires japonais.

En ce qui concerne leurs habitudes de vie, 42% avaient été des fumeurs mais avaient débuté tardivement et avaient cessé vers 70 ans. Un tiers avaient une consommation modérée d’alcool. Sur le plan cognitif, des signes de déclin sont apparus pour quelques uns et 3 sujets ont été jugés déments. Jusque 100 ans, tous sauf un étaient indépendants pour les activités de la vie quotidienne, mais pratiquement tous ont vu ensuite un déficit apparaître et sont devenus dépendants entre 105 et 109 ans. Leur indice de mase corporelle qui était en moyenne de 21,5 kg/m2 autour de 100 ans a diminué progressivement à 17,5 kg/m2 entre 108 et 111 ans.

En ce qui concerne les paramètres biologiques, leur niveau sanguin de cholestérol a diminué progressivement mais leur fraction HDL est demeurée à un niveau élevé. Les protéines totales, l’albumine, l’hémoglobine, l’hématocrite et le nombre d’hématies, paramètres communément associés à la fragilité, ont décru progressivement en dessous des valeurs considérées comme normales chez l’adulte. Une baisse progressive de leur pression artérielle systolique et diastolique était également observée. Après 100 ans, le taux d’immunoglobuline A, un indicateur potentiel de l’inflammation intestinale, a progressivement augmenté.

Ce travail, bien que portant sur un nombre limité de sujets, semble être le premier à décrire l’évolution jusqu’à leur décès des capacités fonctionnelles et des paramètres biologiques d’un groupe de centenaires. Ces sujets à la longévité exceptionnelle sont restés quasi indemnes de maladie sévère chronique jusqu’à l’âge de 100 ans. De plus, la plupart de leurs principaux paramètres biologiques n’ont commencé à montrer des altérations compatibles avec des signes de fragilité que vers 105 ans, en lien avec un déclin fonctionnel. Ces « super-centenaires » semblent soit plus résistants, soit capables de mieux s’adapter et de surmonter certaines affections leur permettant de retarder jusqu’à un âge très avancé une période de déclin qui apparaît compressée dans le temps. La part revenant à la génétique, aux comportements et à l’environnement dans la santé exceptionnelle de ces centenaires reste à déterminer.


Evolution au cours du temps de quelques paramètres biologiques chez les « super-centenaires » d’Okinawa.

Publié en Janvier 2009
Auteur : L. Teillet - Hôpital Sainte-Périne,  Paris
Références : Willcox DC, Willcox BJ, Wang N-C, He Q, Rosenbaum M, Suzuki M. Life at the extreme limit : phenotypic characteristics of supercentenarians in Okinawa. J Gerontol A Biol Sci Med Sci. 2008;63A:1201-1208.