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image description Une alimentation riche en protéines est-elle susceptible d'influencer le vieillissement de la fonction rénale ?
On sait que la filtration rénale augmente après un repas, surtout si celui-ci est riche en protéines. Cette hyperfiltration « postprandiale» peut-être reproduite en perfusant une solution d’acides aminés par voie intraveineuse. Parallèlement, de nombreux travaux expérimentaux avaient montré dans les années 80 que l'hyperfiltration, et l'hypertension intraglomérulaire qui lui est associée, accélèrent la sclérose glomérulaire et conduisent à une altération progressive de la fonction rénale. Cette démonstration avait surtout été faite sur des modèles de néphrectomies partielles ou chez des animaux qui développaient spontanément des scléroses glomérulaires avec l'âge. Le corollaire implicite de ces travaux était qu'une diète riche en protéines était néfaste pour le vieillissement rénal et qu'un régime pauvre en protéines devait ralentir l'évolution des insuffisances rénales chroniques.

Les recommandations diététiques qui peuvent découler de ces principes sont importantes pour deux raisons au moins. Une consommation exagérée de protéines animales, et particulièrement de viande, pourrait être, dans la population nord américaine, un facteur de risque d'insuffisance rénale. Il serait alors conseillé de la réduire. Inversement, une diminution des apports protéiques dans une population âgée souffrant déjà souvent de malnutrition protéino-énergétique, au prétexte du maintien de la seule fonction rénale, pourrait avoir des effets néfastes sur bien d'autres fonctions physiologiques. La réalité des effets de régimes à basse teneur en protéines sur le développement de l'insuffisance rénale chez l'homme a été testée ces dernières années dans plusieurs études. Les résultats obtenus sont en partie contradictoires. Une méta-analyse portant sur la fonction rénale d'insuffisants rénaux tendrait à prouver que la filtration glomérulaire diminuerait effectivement moins dans les groupes ayant un régime à faible teneur en protéines. Toutefois aucune donnée n'est disponible en ce qui concerne les effets de la consommation de protéines sur l'évolution dans le temps de la filtration glomérulaire chez des sujets indemnes de toute insuffisance rénale.

Les résultats obtenus dans une étude prospective, la Nurses' Health Study, apportent quelques réponses à ces questions. Commencée en 1976, elle a été réalisée sur des infirmières âgées alors de 30 à 55 ans. Un premier échantillon de sang avait été prélevé dans un sous-groupe de cette population en 1989 puis en 2000. Sur ces échantillons la créatinine plasmatique a été dosée, permettant d'estimer la filtration glomérulaire. En 1990 puis en 1994, ces infirmières étaient invitées à remplir un questionnaire détaillé sur leurs habitudes alimentaires, et en particulier sur leur consommation de protéines. Au total, ce sont 1624 femmes qui ont répondu aux critères d'inclusion de l'étude sur la base de l'obtention de l'ensemble des paramètres et de l'exclusion de pathologies graves.

Les résultats des mesures de créatinine ont permis de classer les infirmières en deux catégories : celles dont la fonction rénale était normale au départ, soit une filtration glomérulaire supérieure ou égale à 80 mL/min pour 1,73m2, et celles présentant une insuffisance rénale modérée, correspondant à une filtration comprise entre 55 et 80 mL/min pour 1,73m2. Chez les femmes ayant une fonction rénale normale, aucune corrélation n'a pu être mise en évidence entre l'évolution de la filtration glomérulaire durant les 11 années de l'étude et la consommation de protéines, et ce après ajustement sur l'âge, le poids, la cholestérolémie, l’existence d’un diabète ou d'une hypertension, la consommation de tabac ou d'alcool. Chez les femmes qui avaient une insuffisance rénale modérée, les 20% qui consommaient le plus de protéines avaient une diminution plus rapide que les autres de la filtration glomérulaire. Cette corrélation était bien liée à la consommation de viande et non à l’origine laitière ou végétale des protéines.

Cette étude présente l'avantage d'être prospective, de couvrir une période de temps assez longue, d'avoir été réalisée sur un grand nombre de sujets et de comporter des informations détaillées sur les habitudes alimentaires des participantes. Elle a comme limite l'estimation de la filtration glomérulaire à partir de la seule créatinine plasmatique et les éventuels changements de régime des participantes dans les dernières années de l'étude. Néanmoins, elle semble clairement indiquer que l'évolution de la fonction rénale avec l'âge chez les femmes qui présentent une filtration glomérulaire normale n'est pas sensible aux apports protéiques.
Odds ratio pour une diminution de filtration glomérulaire supérieure à 20% chez des femmes ayant à l'inclusion une fonction rénale normale (80 mL/min et pour 1,73m2) ou réduite (entre 55 et 80 mL/min pour 1,73m2) selon leurs apports en protéines classés par quintiles.
fonction rénale normale insuffisance rénale modérée
apports protéiques
en g/jour
Odds ratio
(déclin filtration)
apports protéiques
en g/jour
Odds ratio
(déclin filtration)
60,4 1,00 61,0 1,00
69,8 0,88 69,5 2,48
76,2 1,02 75,7 1,56
82,5 0,91 81,8 1,49
93,0 0,97 92,3 3,51
Publié en Avril 2003
Auteur : L. Teillet - Hôpital Sainte-Périne,  Paris
Références : Knight EL, Stampfer MJ, Hankinson SE, Spiegelman D, and Curhan GC. The impact of protein intake on renal function decline in women with normal renal function or mild renal insufficiency. Ann. Intern. Med. 2003, 138: 460-467